dimanche 23 février 2014

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A la Frontière de l'Innovation

En devenant un leader technologique mondial, la France se retrouve à la frontière de l’innovation ce qui la confronte à des enjeux nouveaux auxquels les Etats-Unis, de par leur histoire, font face depuis longtemps.

Après la seconde guerre mondiale, pendant que la France était occupée à sa reconstruction, les Etats-Unis ont pris le leadership technologique mondial. Pour les pays suiveurs, l'innovation consiste alors à protéger son marché domestique tout en poussant ses propres entreprises à faire les mêmes machines, mais en mieux (plus rapide, plus fiable, moins cher, etc.). Par exemple en France, on a fait de beaux avions, de très beaux trains et d'excellentes centrales nucléaires. Sauf qu'à force de progresser, à l'aube de notre siècle, nous sommes arrivés à une situation où nous n'avons plus de modèle à suivre : nous avons atteint la Frontière de l'Innovation.
Exemple dans le transport : comment allons-nous voyager demain ? Un gigantesque réseau de voitures avec chauffeurs ? Ou des voitures qui se conduisent toutes seules ? Ou des voitures qu'on se partagera ? Façon Autolib ou Blablacar ? Electriques ou non ? Pas moyen de regarder par-dessus nos frontières pour trouver un modèle à suivre. Pour tenir sa position de pays leader, il faut tout essayer. Tout essayer, sachant qu'il n'y aura au final que peu d'élus, cela va faire beaucoup de casse : c'est le Grand Gâchis de l'Innovation.
Comment financer de tels investissements, massifs et hasardeux dans des modèles économiques incertains ? Trop risqué pour une banque ; trop risqué aussi pour un Etat qui doit rendre compte de ses dépenses (à moins qu'il ne soit en guerre comme les USA l'ont été durant une bonne partie de la fin du XXème siècle). Il reste les bulles spéculatives, comme la bulle télécom de 99-2000, qui a permis de financer Google, Amazon, Paypal et quelques autres. Idéalement, il faut que la bulle reste confinée à un secteur pour que l'économie ne flanche pas trop quand elle éclate contrairement à une bulle dans la finance, qui elle affecte tous les autres secteurs. Et puis il y a maintenant le crowdfunding, mais ça, c'est pour un autre article...

Mais gâchis ne signifie pas dépenses inconsidérées bien sur. S'il faut accepter les échecs et les projets avortés, il reste entendu qu'il faut savoir le faire avec agilité. Il faut que notre écosystème #FrenchTech permette le démarrage rapide, autant que la fermeture rapide, de projets. Car ce n'est pas dans l'idée, mais bien dans son exécution, que se mesure leurs impacts sociétaux.
Il faut aussi accepter de faire de la #FrenchTech un écosystème qui prime l'entrepreneuriat sur l'ingénierie... pilule difficile à avaler pour un pays qui forme les meilleurs ingénieurs du monde.

Il est enfin à noter que dans les pays suiveurs, les pays émergents, rien n'empêche les entrepreneurs locaux de développer, en parallèle d'une politique publique de rattrapage, des pratiques venant explorer la frontière de l'innovation avec les pays leader. Ce qui signifie que la compétition est globale et qu'il ne faut pas oublier de regarder ce qui se passe au Viêt Nam et au Kenya. Innover à la frontière de l'innovation n'est pas l'apanage des pays qui s'y trouvent.

En m'expliquant ces concepts, Nicolas Colin m'a précisé que nous les devons à l'économiste William Janeway de Warburg Pincus, qui a un chouette noeud pap' :


Pour l'écouter traiter de ce sujet (en anglais) : Can China innovate at the frontier 

"For those nations following, the path is clear. Mercantilist policies of protection and subsidy have been the effective instruments of an economically active state motivated by the forced need to sponsor accelerated economic development [..] At the frontier, economic growth has been driven by successive processes of trial and error and error and error: upstream exercises in research and invention, and downstream experiments in exploiting the new economic space opened by innovation. Each of these activities necessarily generates much waste along the way, such as dead-end research programs, useless inventions, and failed commercial ventures. In between, the innovations that have repeatedly transformed the architecture of the market economy, from canals to the Internet, have required massive investment to construct networks whose value in use could not be imagined at the outset of deployment."

Le seul article traduit que j'ai trouvé de lui : Les deux économies de l’innovation